Fridtjof Nansen : Illustre polymathe, artiste méconnu

Si beaucoup connaissent Fridtjof Nansen – l’explorateur polaire, le scientifique pluridisciplinaire, le diplomate humanitaire, le lauréat du prix Nobel de la paix, l’architecte diplomatique de l’indépendance norvégienne ou le sportif accompli – rares sont les avertis de la vocation artistique de ce polymathe pour le dessin et la photographie. Cette méconnaissance n’a rien d’étonnant, ses exploits diplomatiques et scientifiques éclipsant naturellement ses quelques traits de crayon et « clics » d’objectif. Pourtant, nous lui devons de précieux croquis et clichés documentant non seulement la première expédition Fram (« en avant » en norvégien), mais aussi des crises humanitaires majeures, comme la famine russe de 1921-1922. Son personnage acquiert ainsi une dimension supplémentaire : s’ajoute un rôle d’archiviste visuel, immortalisant des moments historiques et attestant des tragédies de son époque.
Ce visage méconnu de Fridtjof Nansen m’est apparu lors d’un voyage à Oslo, au détour d’une visite au Musée du Fram. Au milieu des récits de la rivalité entre Robert Falcon Scott et Roald Amundsen et du sort tragique des chiens de traîneau, mon regard fut attiré par des dessins et photographies signés Nansen. Une recherche plus approfondie révéla la facette artistique de ce philanthrope norvégien, démontrant que l’art peut se mettre au service de la défense des droits humains. Au-delà de ses expéditions polaires au Groenland et en Arctique, de l’invention de la bouteille Nansen, du passeport Nansen ou encore de la fondation de l’Institut Polaire norvégien, son œuvre artistique mérite une reconnaissance plus large. En effet, ses créations visuelles restent l’un des témoignages les plus tangibles de l’humanitaire qu’il fut. Parce que Majuscule se consacre aux droits humains, je joins ici quelques dessins au crayon et au pastel réalisés par Fridtjof Nansen lors de son expédition au Pôle Nord (1893-1896). Il a également capturé un grand nombre de clichés de cette expédition, que vous pouvez retrouver sur ce site. Ces dessins précèdent une exploration plus approfondie de ses photographies emblématiques documentant la famine russe.






En 1920, Fridtjof Nansen est désigné Haut Commissaire au Rapatriement des Prisonniers de Guerre par la Société des Nations (SDN) pour répondre aux crises humanitaires provoquées par la Première Guerre mondiale. En collaboration avec le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), il parvient à rapatrier près de 300 000 anciens prisonniers de guerre vers leur pays d’origine. En août 1921, il devient le premier Haut-Commissaire pour les Réfugiés. Son mandat débute avec l’aide aux émigrés russes fuyant la révolution bolchevique, aux déplacés gréco-turcs (victimes de l’effondrement de l’Empire ottoman) et aux Arméniens persécutés. Dans son rapport présenté à l’Assemblée de la SDN en 1922, Fridtjof Nansen affirme avoir organisé le rapatriement de 427 886 prisonniers de guerre, issus d’une trentaine de pays ! Sous son impulsion, une structure durable pour la gestion des réfugiés voit le jour : un bureau principal à Genève, appuyé par des représentants locaux dans les pays d’accueil qui préfigure le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR). L’une des réalisations majeures de son mandat reste la création du passeport Nansen en juillet 1922, un document d’identité pour lutter contre l’absence de statut légal des réfugiés apatrides. Il est considéré comme « le premier instrument juridique internationalement reconnu relatif à la protection des réfugiés » et constitue le point culminant de son mandat.
La même année, la famine russe frappe près de 32 millions de personnes. Jusqu’en 1924, Fridtjof Nansen supervise l’acheminement de l’aide alimentaire tout en défendant le principe de non-refoulement, garantissant aux réfugiés une protection contre les expulsions vers des zones où leur vie serait menacée. En partenariat avec le CICR, il crée le Comité international de secours russe (CIRR), malgré une forte réticence des puissances occidentales à collaborer avec le nouvel État bolchevique. Les gouvernements voyaient d’un mauvais œil toute interaction, même humanitaire, avec la population russe. Face à ces obstacles politiques, Fridtjof Nansen considérait que « la communauté internationale ne pouvait ignorer les crises humanitaires, non seulement pour des raisons morales, mais aussi parce qu’elles représentaient une menace évidente pour la paix mondiale. » Pour lui, « Charity is Realpolitik » : l’action humanitaire doit être un impératif stratégique et une réalité apparente. C’est dans cet esprit qu’il a décidé d’immortaliser les tragédies de son époque à travers la photographie, endossant ainsi un nouveau rôle, celui de photographe de guerre et de photojournaliste. J’irais même jusqu’à le désigner de pionnier de la photographie humanitaire.
L’héritage photographique des actions humanitaires de Fridtjof Nansen, notamment face au génocide arménien ou lors de l’échange de populations ayant déplacé des millions de Grecs et de Turcs, demeure aujourd’hui hors de portée. En revanche, ses documents visuels sur la famine russe de 1921-1922, présentés ici, constituent un témoignage historique d’une intensité remarquable.
Avertissement : contenu sensible à consulter avec précaution – Les archives photographiques du CICR contiennent des images potentiellement choquantes (famines, déplacements massifs, détresse humaine, cadavres).









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