L’énergie solaire pour 2,5 millions de ruraux : le pari gagnant des femmes du « Barefoot College »

La « Solar Mama » Laiku Lama dans le village montagneux de Bargaun au Népal, (s. d.). Source : site de Barefoot College International

On les surnomme les « Solar Mamas », ces femmes sans éducation formelle qui deviennent des actrices essentielles de la durabilité environnementale et de l’énergie verte en se formant à l’ingénierie photovoltaïque. À elles seules, elles contribuent directement à sept des dix-sept Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies (ONU) : pas de pauvreté (1), l’égalité entre les sexes (5), de l’énergie propre à un coût abordable (7), du travail décent et une croissance économique (8), la réduction des inégalités (10), une consommation et production durables (12) et la lutte contre les changements climatiques (13). Derrière cet exploit se trouve le « Solar Programme » de l’organisation non gouvernementale (ONG) Barefoot College International.

Fondé en 1972, Barefoot College vise à favoriser la résilience rurale de village en village en faisant de l’autonomisation des femmes un vecteur de développement communautaire. L’ONG affirme que le « Solar Programme » offre une durabilité environnementale et une amélioration de la qualité de la vie par l’empouvoirement des femmes, l’autosuffisance énergétique des communautés et le développement économique des zones rurales. En effet, le programme forme des femmes issues de milieux ruraux, souvent analphabètes ou semi-alphabétisées, en remarquables « Solar Engineers » (« Ingénieures solaires ») au moyen d’une formation intensive de plusieurs mois.

J’ai découvert ce programme novateur grâce à un article du Guardian retraçant le parcours des « Solar Mamas » à Zanzibar. Fascinée par le courage de ces femmes et l’ambition du projet de Barefoot College, j’ai décidé de leur consacrer un article pour contrer les discours défaitistes et misogynes sur la transition écologique. L’objectif est double : inciter les gouvernements, les organisations internationales et d’autres ONG à s’inspirer de ce modèle, tout en soulignant l’importance des acteurs locaux et des actions à petite échelle. En effet, ces initiatives peuvent s’avérer tout aussi précieuses, voire plus efficaces, que les grandes conférences internationales sur le climat (COP)…

Selon les dernières données de l’ONG, 3 500 femmes rurales ont été formées à l’énergie solaire par le biais d’ateliers aux méthodes d’enseignement mnémotechniques (« color-coding ») et inclusives (enseignement disponible en langue des signes et dialectes variés). Ces femmes ont ensuite réussi à fournir un accès à l’électricité à plus de 2,5 millions de personnes dans 93 pays ! Ces résultats sont impressionnants, comparés au budget et à la notoriété modestes de Barefoot College, et mettent en lumière l’efficacité d’une telle approche par rapport aux actions et aux dépenses gouvernementales traditionnelles. À titre d’exemple, le Guardian explique qu’à Zanzibar les femmes suivent une formation de trois mois au collège de Kinyasini et reçoivent chacune 25 kits d’énergie solaire du gouvernement local. Elles installent ces kits dans les foyers et perçoivent une redevance mensuelle de 6 000 shillings tanzaniens (environ 2 livres sterling) pendant cinq ans. Le « Solar Programme » permet donc aux femmes d’obtenir un revenu et une indépendance financière tout en fournissant une énergie propre à leurs communautés, créant ainsi un cercle vertueux de services mutuels.

Parce que cet article ne peut s’égarer dans une analyse socioéconomique approfondie, je souhaite mentionner l’étude remarquable de Kavya Michael et Helene Ahlborg intitulée « A conceptual analysis of gendered energy care work and epistemic injustice through a case study of Zanzibar’s Solar Mamas » (2024), citée dans l’article du Guardian. Les chercheuses avancent la thèse suivante : « Étant donné que les transitions énergétiques et climatiques sont profondément sociales et genrées (…) les interventions qui privilégient les soins et les connaissances dans le cadre d’une fourniture d’énergie décentralisée et gérée localement ont le potentiel de perturber les relations de genre établies. »

Cette étude est intéressante pour toute organisation luttant contre le réchauffement climatique, car elle souligne la nécessité de « repenser plus profondément le lien entre l’énergie et le genre, en prêtant attention aux relations de pouvoir qui se croisent, aux contextes et groupes hétérogènes, à une multiplicité d’identités, d’arènes et de normes. » Contrairement à l’approche « top-down » souvent privilégiée par les gouvernements, Barefoot College adopte une stratégie « bottom-up » plus efficace, en investissant dans des femmes attachées à leur communauté. En outre, l’ONG répond entièrement au « plaidoyer pour accélérer l’égalité de genre dans l’action climatique » de l’ONU Femmes à la COP29 de novembre dernier à Bakou (Azerbaïdjan).

Pour revenir à Zanzibar, les chercheuses affirment que le programme de Barefoot College combine trois éléments clés pour la transition énergétique verte : des pratiques de gouvernance novatrices, une formation technique adaptée au contexte socioculturel local et des efforts de sensibilisation communautaire.

Pour conclure, je vous invite à examiner la figure élaborée par Kavya Michael et Helene Ahlborg qui offre une explication claire et visuelle de la corrélation entre la procuration de soins ciblés (ou centrés) et la réduction d’injustices épistémiques dans le programme du Barefoot College.

Illustration de l’optique combinée des soins et de l’injustice épistémique dans le programme Solar Mamas du Barefoot College de Zanzibar. Source : étude citée.

« L’accent mis sur les aspects technico-économiques des transitions énergétiques néglige les stratégies visant à favoriser un changement positif par le biais des relations sociales, des ressources locales, des méthodes organisationnelles innovantes et de la mobilisation politique. Le programme Solar Mamas est un exemple de programme de formation d’ingénieurs en énergie solaire conçu de manière globale, intégré dans les communautés dont ils sont issus et conscient des normes sexospécifiques et des relations de pouvoir qui existent. »Kavya Michael & Helene Ahlborg

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