Alla Horska, pinceau rebelle et héroïne tragique des droits humains en Ukraine

(de gauche à droite) : Volodymyr Smyrnov, Viktor Zaretskyi, Alla Horska et Viktor Shatalin devant la mosaïque « Drapeau de la Victoire » au Musée de la Jeune Garde de Krasnodon (Ukraine), hiver 1969-70. Source : Ukrainian Unofficial Archives

Alors que la guerre en Ukraine fait toujours rage et que les droits des civils ukrainiens continuent d’être baffoués, l’une des victimes silencieuses de ce conflit est l’héritage artistique du pays. Cette tragédie culturelle m’a conduite sur les traces d’Alla Horska, artiste monumentaliste des années 1960, dont l’œuvre incarne, aujourd’hui encore, la résistance ukrainienne et la lutte pour les droits humains. Je souhaite évoquer cette figure marquante, car ses créations sont menacées depuis l’invasion russe de 2022 : deux de ses œuvres emblématiques, Boryviter (1967) et Tree of Life (1967), ont été détruites lors d’une frappe aérienne sur Marioupol en 2022. « Créées en 1967, ces deux œuvres se distinguaient par leur caractère expérimental, les artistes ayant eu recours à des matériaux non conventionnels : verre à scories, céramique et métal. Ces créations étaient considérées comme les joyaux de la collection d’art monumental de Marioupol. »

Le caractère exceptionnel et profondément humain d’Alla Horska se manifeste très tôt dans sa vie : bien qu’ayant grandi dans une famille soviétique prospère, issue de la nomenklatura russophone, elle se passionne pour son identité ukrainienne (née à Yalta en 1929). « Alla aurait pu devenir une artiste soviétique, (…) mais elle a délibérément choisi de devenir l’une de celles qui ont été punies pour avoir défendu l’identité ukrainienne. » Alors que la position de son père, producteur de cinéma soviétique, lui assurait une relative sécurité face aux persécutions staliniennes, Alla s’est engagée dans le combat pour la reconnaissance de l’identité ukrainienne, guidée par le respect des droits humains.

Ce qui pousse Alla Horska à devenir activiste pour les droits humains, c’est avant tout un voyage en 1962. Avec des amis, elle se rend à Bykivnia (région proche de Kiev) où les autorités soviétiques ont exécuté entre 50 000 et 100 000 « ennemis de l’État » de 1937 à 1941. Le paysage jonché de crânes humains, abattus d’une balle dans la tête, la bouleverse profondément. Dès lors, entre 1964 et 1970, Alla Horska s’engage activement dans la défense des droits humains : elle participe à des manifestations contre la répression des militants ukrainiens, dénonce les procès à huis clos contre les dissidents, correspond avec les prisonniers politiques et s’exprime publiquement contre les abus du régime. En avril 1968, elle signe, aux côtés de cent trente-neuf scientifiques et figures culturelles, la « Lettre de protestation 139 » adressée aux dirigeants de l’URSS. Elle devient progressivement l’une des figures les plus engagées du mouvement des « soixantards » (Shistdesiatnyky), un mouvement civique ukrainien utilisant comme principal médium l’art monumental pour exprimer la quête de libération nationale et célébrer la culture ukrainienne. À partir de 1965, le KGB place Alla Horska sous surveillance, avec les autres membres du « Club de la jeunesse créative de Kyiv » (Suchasnyk). Son activisme lui vaut d’être exclue à deux reprises de l’Union des artistes et d’être interrogée plusieurs fois par le KGB. Le 2 décembre 1970, son corps est retrouvé dans la cave de la maison de son beau-père, tuée d’un coup de hache à l’arrière de la tête, elle était alors âgée de quarante-et-un ans. Les circonstances de sa mort restent « mystérieuses », même si son fils, Oles Zaretskyi, a eu accès à des documents déclassifiés permettant d’établir que sa mère et son grand-père avaient été assassinés sur ordre du KGB.

Son nom et son œuvre, censurés jusqu’en 1990, risquent aujourd’hui de sombrer à nouveau dans l’oubli, sous le poids de la guerre qui ravage l’Ukraine. Il faut donc continuellement évoquer ses peintures murales, ses mosaïques, ses vitraux et ses portraits, des œuvres fortes du nationalisme ukrainien, mais surtout des idéaux profonds de liberté, d’égalité et de justice. En mêlant l’avant-garde ukrainienne au boychukisme (un art monumental nourri de modernisme), l’art d’Alla Horska lui permettait de fédérer et de mobiliser une communauté d’artistes et de dissidents ukrainiens, parmi lesquels Viktor Zaretskyi, les poètes Vasyl Stus, Vasyl Symonenko, Ivan Svitlychnyi, ou encore le réalisateur Les Taniuk. Ce cercle de lettrés, d’artistes et d’universitaires des années 1960 reconnaissait, à la fois publiquement et à travers leur art, « la nature criminelle du système communiste soviétique et rejetait les dogmes du réalisme socialiste. » Défendre les droits humains par l’art est peut-être l’un des actes les plus périlleux — mais aussi l’un des plus puissants et durables. Aujourd’hui, la destruction de leurs œuvres n’efface pas seulement une mémoire artistique : elle efface un combat, un appel à la dignité, à la justice, à la liberté. En effet, priver un être humain de ses droits culturels, c’est le priver d’un droit humain. L’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme l’affirme clairement : « 1. Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. » Par ailleurs, le droit international humanitaire reconnaît que les atteintes portées aux biens culturels lors de conflits armés, à quelque peuple qu’ils appartiennent, constituent des « atteintes au patrimoine culturel de l’humanité entière » (Préambule, Convention de La Haye, 1954). De la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (1993) à la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005), le droit international affirme que la liberté artistique constitue à la fois un droit humain et un droit fragile à protéger activement. 

« L’Ukraine en plein essor », 1968, panneau en mosaïque pour le supermarché Kyiv, Zhdaniv (aujourd’hui Marioupol). Source : Yevgen Nikiforov © Alla Horska

Mais, quel est l’intérêt de mettre en lumière la vie et l’œuvre d’Alla Horska dans le contexte de la guerre en Ukraine ? Parce qu’ « ils (soixantards) revendiquaient non seulement le droit à la liberté de création artistique et son identité même, mais aussi le développement de la langue et de la culture ukrainiennes dans leur ensemble. Ce groupe d’artistes a ainsi posé les bases de la réalisation du droit du peuple ukrainien à son propre État. » En 1964, Alla Horska collabore avec plusieurs artistes qui partagent ses convictions pour créer le vitrail « Chevtchenko. Mère », installé dans le hall principal de l’université de Kiev. L’œuvre immortalisait Taras Chevtchenko, poète ukrainien emblématique, en train d’étreindre une femme symbolisant la mère-patrie. Au-dessus, on pouvait lire une citation du poète : «Je glorifierai ces esclaves silencieux, et mes paroles veilleront sur eux.» Cependant, cet acte de résistance ne correspondait pas aux normes idéologiques/artistiques soviétiques et le vitrail fut détruit. Cette peur viscérale de l’art libre et de la création insoumise traverse les décennies. Elle perdure encore sous le régime autoritaire de Vladimir Poutine, qui réprime avec brutalité toute forme d’expression artistique dissidente, qu’elle soit russe ou ukrainienne. Les exemples sont nombreux : l’artiste russe Aleksandra Skochilenko condamnée à sept ans de prison pour avoir remplacé des étiquettes de prix dans un supermarché par des messages anti-guerre (2023) ; Volodymyr Vakoulenko, écrivain ukrainien enlevé et tué par les forces russes (2022) ; Yuriy Merkotan, saxophoniste ukrainien capturé à Marioupol, torturé pendant deux ans (2022-24) ; Maksym Kryvtsov, poète ukrainien tombé au front en janvier 2024. Sans compter les musées pillés, les œuvres d’art volées et les bâtiments historiques détruits. L’histoire d’Alla Horska permet de comprendre la guerre en Ukraine comme le prolongement d’une entreprise de destruction du patrimoine culturel et de répression des voix artistiques dissidentes qui menace, au-delà de l’héritage, les droits culturels des ukrainiens.

« Shevchenko, Mère », esquisse du vitrail gouache sur carton. Source : wikiart


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