La poésie de Constantin Cavafis contre la dialectique de l’altérité dans la reconnaissance des droits des migrants

En attendant les barbares et autres poèmes

Il lisait William Shakespeare et Oscar Wilde, se passionnait pour la mythologie grecque et Alexandrie : Constantin Cavafis, ce « gentleman grec coiffé d’un chapeau de paille, debout absolument immobile, légèrement incliné par rapport à l’univers. » Singulière, sa poésie homoérotique, philhélène et pragmatique, célébrant les civilisations antiques et byzantines, ne connaîtra gloire que post-mortem. Dans son œuvre, le monde hellénique se mêle à l’érotique dans une alchimie unique : c’est « l’érotisme cavafien. » Mais réduire ses mots et ses vers à la sensualité ou au domaine de l’intime reviendrait à enfermer Cavafis dans sa « queerness », certes discrète dans sa vie professionnelle de fonctionnaire, mais pleinement assumée dans son cercle intime. Sa poésie est aussi politique, une invitation à la responsabilité individuelle qui interroge la condition humaine : vieillesse, passivité, hypocrisie et convoitise futile. « Court, réaliste, sec même, le poème est un moment autobiographique détourné, une confession murmurée, une fable légère, une leçon de choses qui ne prétend pas, malgré l’impression de sagesse qui s’en dégage, à une vérité unique. » Cavafis incarnait un cosmopolite décomplexé tout en demeurant un témoin lucide et préoccupé par les dérives politiques de son temps. Pourquoi le lire aujourd’hui ?

Cavafis est mort en 1933, mais demeure incontestablement un poète de notre époque. Dès la fin du XIXᵉ siècle, le poète alexandrin adoptait des positions progressistes qui n’obtiendraient consensus – toutefois relatif – qu’un siècle plus tard. En effet, la préface de Dominique Grandmont brosse le portrait d’un intellectuel qui s’élevait contre l’homophobie, la xénophobie, l’intégrisme, le rigorisme et le dogmatisme ; qui défendait l’indépendance de la culture face aux ingérences étatiques ; qui s’opposait à la peine de mort malgré une opinion publique favorable ; qui plaidait pour la restitution du patrimoine hellénique spolié par les Britanniques, et qui dénonçait la réification de la femme à un simple objet de désir dans l’art et la publicité (p. 12). Mais Cavafis étant « le contraire d’un fanatique » (p. 11), il s’est limité à l’expression poétique, ce qui s’avère peut-être le plus efficace puisque nous pouvons encore aujourd’hui associer à ses strophes des éléments d’actualité. Notons que Grandmont interprète cette révolte intime comme un non-conformisme résolu plutôt qu’une neutralité timorée.

Parmi l’éventail de poèmes poignants qu’offre le recueil En attendant les barbares et autres poèmes, Majuscule s’attarde sur le poème éponyme pour explorer la thématique de l’altérité dans les discours anti-migratoires face aux droits humains des migrants. Le processus d’othering (altérité en français) désigne l’identification et l’exaltation d’un soi collectif par opposition à l’Autre, par la différenciation avec l’étranger. Cette dynamique s’enracine dans l’expérience personnelle du poète, que Grandmont décrit comme « ce Grec d’Orient, bousculé de migrations en faillites, d’émeutes en bombardements, [qui] se sent plus grec que les autres. Ce qui ne l’empêche pas d’être parfois perçu comme un métèque, que ce soit à Londres ou même dans certains cercles athéniens » (p. 10). Si le poète s’inspire des Grecs dans ses textes, c’est parce qu’il reconnaît que « les Grecs se sont d’emblée définis par référence aux autres, qu’ils ont fondé leur identité sur ce qu’ils découvraient comme leur différence. On n’est jamais autant soi-même qu’en présence d’autrui » (p. 16).

En attendant les barbares (1904) se caractérise par une géographie imprécise, une temporalité floue et des personnages indéfinis. Néanmoins, il est fort probable que le cadre représente la ville de Rome au Ve siècle, à l’époque de l’invasion des Wisigoths. Cavafis y dépeint une population prisonnière d’un imaginaire collectif façonné par un discours anxiogène autour d’une prétendue invasion barbare qui, en réalité, ne se matérialise jamais. Ces barbares, censés « dicter les lois » une fois arrivés, n’incarnent finalement aucune menace tangible. Or, sans cette altérité menaçante, la société rassemblée sur l’agora perd son point d’ancrage identitaire, son prétexte à l’ethnocentrisme rigide, au dogmatisme protecteur : « Et maintenant qu’allons-nous devenir, sans barbares. Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution. » C’est ce « narcissisme collectif » (p. 17) que Cavafis rejette et condamne dans En attendant les barbares « parce qu’au-delà de la mort, malgré l’effondrement des empires et des valeurs, la seule victoire véritablement fondatrice est celle de la dignité humaine » (p. 7).

En attendant les barbares

– Pourquoi nous être ainsi rassemblés sur la place ?

Il paraît que les barbares doivent arriver aujourd’hui.

– Et pourquoi le Sénat ne fait-il donc rien ? Qu’attendent les sénateurs pour édicter des lois ?

C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui.

– Quelles lois pourraient bien faire les Sénateurs ?

Les barbares, quand ils seront là, dicteront les lois.

– Pourquoi notre empereur s’est-il si tôt levé, et s’est-il installé, aux portes de la ville, sur son trône, en grande pompe, et ceint de sa couronne ?

C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui. Et l’empereur attend leur chef pour le recevoir. Il a même préparé un parchemin à lui remettre, où il le gratifie de maints titres et appellations.

– Pourquoi nos deux consuls et les préteurs arborent-ils aujourd’hui les chamarrures de leurs toges pourpres ; pourquoi ont-ils mis des bracelets tout incrustés d’améthystes et des bagues aux superbes émeraudes taillées ; pourquoi prendre aujourd’hui leurs cannes de cérémonie aux magnifiques ciselures d’or et d’argent ?

C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui ; et de pareilles choses éblouissent les barbares.

– Et pourquoi nos dignes rhéteurs ne viennent-ils pas, comme d’habitude, faire des commentaires, donner leur point de vue ?

C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui ; et ils n’ont aucun goût pour les belles phrases et les discours.

– D’où vient, tout à coup cette inquiétude et cette confusion (les visages, comme ils sont devenus graves !) Pourquoi les rues, les places, se vident-elles si vite, et tous rentrent-ils chez eux, l’air soucieux ?

C’est que la nuit tombe et que les barbares ne sont pas arrivés. Certains même, de retour des frontières, assurent qu’il n’y a plus de barbares.

Et maintenant qu’allons-nous devenir, sans barbares. Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution.

Depuis 1904, l’arsenal juridique accordant et protégeant les droits humains des migrants s’est considérablement développé et consolidé. « En effet, les droits de l’homme ne sont pas seulement les droits des ressortissants nationaux, mais les droits appartenant à tous les individus qui sont sous la juridiction d’un Etat (c’est-à-dire tous les individus qui se trouvent sur le territoire des États ou sous le contrôle effectif des agents de l’Etat). En vertu du droit international, les migrants ont donc des droits en raison de leur humanité. » Cette reconnaissance juridique s’est traduite par l’adoption d’un corpus normatif substantiel composé d’instruments contraignants et non contraignants. À partir de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), plus d’une vingtaine de textes – conventions internationales, pactes, traités de droit international public et protocoles additionnels – ont progressivement consolidé la protection juridique des migrants. Néanmoins, l’altérité s’incruste encore dans les discours politiques contemporains, phénomène exacerbé par la montée des extrêmes droites et la perspective grandissante des migrations climatiques. Aux États-Unis, Donald Trump incarne parfaitement cette figure cavafienne de l’empereur qui, dans l’attente des barbares, proclame vouloir « protéger le peuple américain contre l’invasion d’aliens » … Cette rhétorique de « l’invasion » employée par Trump ou la distribution par l’AfD de faux billets d’avion pour inciter les migrants à quitter l’Allemagne, témoignent que le droit des migrants n’est pas hermétique à cette dialectique d’altérité.

En 1948, Hannah Arendt soulignait dans son essai « The Rights of Man: What Are They? » une contradiction fondamentale de la DUDH : « elle exige des États qu’ils protègent les droits ‘universels’ et ‘inaliénables’ de tous les êtres humains, alors que l’institution moderne de l’État est fondée sur le principe de la souveraineté nationale et territoriale. » Cette tension existe parce que la Déclaration, en pratique, repose sur une conception abstraite de l’être humain qui destine ces droits aux membres d’un territoire spécifique plutôt qu’aux individus en général : « c’est sur l’individu, au sens de membre de la communauté politique, que reposent les droits de l’homme. » Ainsi, les droits humains perdent toute substance dès qu’un individu se retrouve privé de son appartenance politique, comme c’est le cas pour les migrants. Face à ce constat, Arendt développe le concept du « droit d’avoir des droits, » c’est-à-dire un droit fondamental d’appartenance à une communauté politique pour tout être humain, condition préalable à la protection effective des droits humains. Elle invite, comme Cavafis par sa poésie, à repenser les droits universels de manière à garantir la dignité humaine pour tous. C’est peut-être à cette condition que les droits des migrants pourront enfin résister à l’emprise de toute dialectique d’altérité.

En attendant, les « barbares » continuent de hanter les imaginaires collectifs. Heureusement, le poésie de Cavafis demeure ce « formidable acte de foi en l’humanité et un profond respect pour les êtres » (p. 23) sur lequel nous devons méditer.

Les Poséidoniens (1906)

Leur grec, les Poséidoniens avaient fini

par l’oublier, mélangés qu’ils étaient depuis des siècles

aux Tyrrhéniens, aux Latins et autres étrangers.

La seule chose qui leur soit restée de leurs ancêtres

était une fête grecque avec de belles cérémonies,

avec des lyres et des flûtes, avec jeux et couronnes.

Et ils avaient pour habitude vers la fin de la fête

de redonner lecture de leurs anciennes lois,

et de s’interpeller par leurs noms grecs, que désormais

peu d’entre eux seulement pouvaient comprendre. Ainsi leur fête

s’achevait-elle toujours sur une note de mélancolie.

Car ils se souvenaient qu’ils étaient des Grecs, eux aussi

naguère Italiotes, eux aussi;

et maintenant quelle déchéance, qu’étaient-ils devenus,

à vivre et à parler comme les barbares,

arrachés — comble de malheur! — au monde grec.

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