En marge de l’actualité : violences sexuelles, crimes de guerre et disparitions forcées au Soudan du Sud et en RDC

Si les droits humains, par nature universels, indivisibles et interdépendants, ne sauraient être hiérarchisés, leurs violations devraient, en principe, bénéficier d’un traitement équivalent dans le récit médiatique. Or, comme le rappelle Ludovic Hennebel, « toute classification scientifique des droits de l’homme répond à un projet de hiérarchisation, en niant, affirmant ou décrivant une hiérarchie ». Dès lors, lorsque l’actualité s’homogénéise autour de la dénonciation des attaques contre des infrastructures civiles en Iran et dans les pays du Golfe, elle relègue au second plan les frappes aériennes russes visant, au même moment, des civils et des biens civils ukrainiens. Lorsque l’actualité s’attarde à spéculer sur une crise pétrolière face à la fermeture du détroit d’Ormuz, elle occulte plus de 800 000 personnes déplacées et 868 morts au Liban suite à l’offensive terrestre israélienne. La relativisation, la lassitude, sinon l’invisibilisation de certaines violations du droit international humanitaire (DIH) et des droits humains relèvent des aléas inhérents à l’ère de la « polycrise » que nous connaissons et suivons sous le régime de la surmédiatisation. Par saturation, l’actualité s’engouffre, sciemment ou non, dans une logique de hiérarchisation. C’est contre cet effet de stratification dévalorisante que cet article entend recentrer le regard sur des crises dont l’intensité et l’actualité demeurent foisonnantes, mais qui se retrouvent éclipsées par les conflits au Proche-Orient, en Europe, en Asie du Sud ou encore par les violences djihadistes au Sahel.
Soudan du Sud : « Certains de ces actes pourraient constituer des crimes de guerre »
Depuis avril 2023, le Soudan est en proie à une guerre civile dont la couverture médiatique, un temps accaparée par le massacre d’El Fasher, s’est progressivement raréfiée. Mais à rebours et à côté de cette apathie informationnelle, le Soudan du Sud demeure un réceptacle majeur de violences généralisées et systématiques à l’encontre des civils. À cet égard, les toutes dernières données de l’ONU sont atterrantes. Rien qu’au cours de la première semaine de mars 2026, plus de 160 civils ont été tués au Soudan du Sud, dont 139 le premier jour du mois à Abiemnom, lors d’attaques attribuées à des combattants du groupe ethnique des Bul Nuer. Quelques jours auparavant, le 21 février, l’ONU a fait état de l’exécution de 21 civils par les forces gouvernementales dans le village de Pankor, ainsi que de la décapitation de quatre autres civils à Thiam. À ces exactions s’ajoutent la destruction et la contamination délibérées de sources d’eau communautaires par les forces armées sud-soudanaises. Or, la dernière résolution substantielle de l’ONU relative à la situation remonte à mai 2025. Face à cette léthargie institutionnelle, la Commission internationale des juristes a adressé une lettre ouverte aux représentants permanents des États membres du Conseil des droits de l’homme « exhortant la délégation à soutenir l’élaboration et l’adoption d’une résolution ferme sur la situation des droits de l’homme au Soudan du Sud » lors de la 61e session (23 février—31 mars 2026). De son côté, le Groupe de travail inter-agences pour l’Afrique orientale et centrale a publié une déclaration commune le 13 mars 2026 pour appeler à la protection des civils sud-soudanais et au respect du droit international humanitaire.
La violence observée au Soudan du Sud s’inscrit dans un continuum régional avec celle à l’œuvre au Soudan, dont elle partage à la fois l’intensité et certaines logiques. Au Soudan, l’actualité n’a que brièvement relayé un développement juridique pourtant majeur : le 19 février 2026, la mission d’enquête internationale indépendante sur le Soudan a conclu que « les massacres et les atrocités commis par les Forces de soutien rapide à El-Fasher et dans ses environs, lors de la prise de contrôle de la ville les 26 et 27 octobre 2025 ou aux alentours de ces dates, sont des indicateurs d’une dérive génocidaire ». Par ailleurs, il convient de dénoncer le recours accru aux frappes de drones contre les populations civiles par les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (FSR), à l’origine de la mort de plus de 200 civils depuis le 4 mars 2023, dont au moins 152 dans la région du Kordofan-Ouest. Tandis qu’au Kordofan du Sud, la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge déplore la mort d’une volontaire du Croissant-Rouge soudanais, tuée le 5 mars 2026 alors qu’elle travaillait dans le service de maternité de l’hôpital d’Al-Dilling, ciblée lors d’une attaque attribuée aux Forces de soutien rapide (FSR).
Entre juillet et septembre 2025, la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (UNMISS) a recensé 295 incidents de violence liée au conflit avec 79 impliquant des violences sexuelles, soit une augmentation de 7 %. Ces chiffres ont franchi le seuil des 250 cas individuels de femmes victimes de violences sexuelles liées au conflit à la fin du mois de février 2026. Au Soudan du Sud, les violences sexuelles déployées comme armes de guerre comptent parmi les atteintes les plus graves et systématiques à l’encontre des populations civiles. Le 16 mars, lors de la 70e session de la Commission de la condition de la femme (CSW70), la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies sur les violences sexuelles en période de conflit, Pramila Patten, a critiqué le « retard persistant dans la mise en œuvre » du plan d’action des forces armées pour lutter contre la violence sexuelle liée aux conflits au Soudan du Sud, et a encouragé le gouvernement à accélérer la mise en œuvre des engagements pris précédemment pour lutter contre cette tactique de guerre « sans conséquence ».
Enfin, au Soudan du Sud, les violences sexuelles exacerbent des vulnérabilités croisées, à l’intersection du genre et du handicap. Comme l’a déclaré l’ambassadeur d’Allemagne, Gregory Bledjian, le 12 mars : « les femmes et les filles en situation de handicap sont confrontées à des risques multiples et imbriqués », car elles sont « plus susceptibles de subir des violences sexuelles et fondées sur le genre » et rencontrent davantage de difficultés pour signaler les abus ou accéder à une prise en charge. Une réalité que Human Rights Watch dénonçait déjà en février 2026 en s’appuyant sur des témoignages d’exactions commises au Soudan par les FSR à l’encontre de femmes en situation de handicap. Avec près de 38 000 personnes parvenues à franchir la frontière entre le Soudan du Sud et l’Éthiopie depuis le 10 mars 2026, il ne reste qu’à espérer que le rapport de la Commission des droits de l’homme sur le Soudan du Sud, attendu dans les prochains jours devant le Conseil des droits de l’homme, suscitera l’attention médiatique à la hauteur des drames qu’il documente…
RDC : mutisme sur l’escalade des violations du DIH
La semaine dernière, le conflit opposant les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) à la rébellion de l’Alliance fleuve Congo (AFC)/M23 a atteint un seuil de brutalité additionnel à l’encontre des civils. Une réalité parvenue par bribes, dont j’ai dû reconstituer les éléments à rebours d’une actualité internationale qui n’en livre que des éclats épars. Ainsi, le bilan des dernières semaines comptabilise :
- 26 février 2026, Nord et Sud-Kivu : violences extrêmes du M23 contre les défenseurs des droits humains ; dont deux femmes à Uvira toujours portées disparues et plusieurs enlèvements et actes de torture documentés.
- 28–29 février 2026, Goma (Nord-Kivu) : des combattants du M23 mènent des raids nocturnes contre deux hôpitaux (CBCA Ndosho et Heal Africa) ; au moins 130 patients malades et blessés enlevés.
- 11 mars 2026, Goma (Nord-Kivu) : la ville est visée pour la première fois par des frappes de drones depuis janvier 2025 ; au moins 3 civils tués, dont une employée française de l’UNICEF (enquête pour crime de guerre ouverte par le Parquet national antiterroriste).
- 11 mars 2026, Djugu (Ituri, localité de Bule) : au moins 10 civils tués lors d’affrontements entre groupes armés.
- 11–12 mars 2026, (Ituri) : au moins 17 civils tués lors d’attaques menées par les Forces démocratiques alliées (ADF) contre des sites miniers à Muchacha et Mavuvu .
- 13 mars 2026, territoire de Walikale (Nord-Kivu) : pillages et nombre indéterminé de femmes violées lors d’attaques armées sur des axes routiers.
- 16 mars 2026, Babesua (Ituri) : au moins 10 civils tués, plusieurs habitations incendiées lors d’une attaque des ADF.
- 17 mars 2026, plaine de Ruzizi (Sud-Kivu) : affrontements intenses entre l’AFC/M23 et les FARDC appuyées par les Wazalendo ; combats soutenus toute la journée dans les villages de Kabunambo et Runingu le long de la RN5.
- 17 mars 2026, chefferie de Bwito (Rutshuru, Nord-Kivu) : affrontements entre les Wazalendo et l’AFC/M23 dans quatre villages (Lusoa, Iyobora, Mirangi, Chaala), provoquant des déplacements de civils.
- 18 mars 2026, axe Kanyabayonga–Kiwanja (Rutshuru, Nord-Kivu) : véhicule civil intercepté par des hommes armés ; 2 civils blessés (une femme et son fils) lors de tirs.
À l’instar du recours croissant aux frappes de drones observé au Soudan du Sud, les parties au conflit armé en RDC ne font pas exception à cette dynamique d’escalade technologique. Dans un communiqué du 11 mars, la Mission des Nations unies en RDC (MONUSCO) a rappelé que les attaques de drones visant des civils et le personnel onusien pourraient être qualifiées de crimes de guerre en vertu du droit pénal international. Bien que cette mise en garde constitue d’ores et déjà un jalon juridique susceptible de nourrir, le moment venu, la caractérisation des violations du droit international des droits de l’Homme, elle s’est néanmoins diluée dans le flot continu de l’actualité. Tout comme l’a été le fait que près de 895 cas de viol ont été recensés en seulement deux semaines à la fin du mois de février 2026, soit une moyenne de 60 par jour. Parallèlement, les déplacements de population s’accélèrent : près de 80 000 personnes ont fui les zones de combat début mars, et certains sites accueillent désormais jusqu’à 136 000 déplacés, soit deux fois plus qu’il y a deux mois.
Dans la continuité de cette occultation généralisée, les chiffres annuels publiés par le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH), le 12 mars 2026, échouent à faire la une. Pour la seule année 2025, pas moins de 6 169 violations des droits de l’homme, soit une hausse de 24 % par rapport à 2024, concernant plus de 18 000 victimes dont 2 806 femmes et 1 394 enfants. Les exécutions sommaires ou extrajudiciaires figurent en tête de liste, avec plus de 3 900 victimes (dont près de 300 enfants !), tandis que plus de 4 200 personnes ont été victimes d’enlèvements. Parmi ces crimes, la recrudescence des violences sexuelles liées au conflit a augmenté de 59 % avec 1 479 victimes recensées en 2025. Le 24 février 2026, devant le Conseil des droits de l’homme, la ministre des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba, annonçait une politique de « tolérance zéro » en matière de violences sexuelles et l’instauration de mécanismes de réparation pour les victimes. Encore faut-il que le de jure se traduise en de facto, ce qui s’avère déjà compromis avec le même rapport qui regrette la perte quasi totale d’archives judiciaires, dont 36 affaires relatives à des crimes graves et 11 relatives aux violences sexuelles liées au conflit.
Même si, à l’issue d’une réunion tenue les 17 et 18 mars à Washington, la RDC et le Rwanda ont convenu de « mesures coordonnées » pour accélérer la mise en œuvre de l’accord de paix, y compris un engagement en faveur de la protection des civils, ces avancées diplomatiques peinent à se traduire sur le terrain avec de nouvelles accusations de violation du DIH qui se succèdent. Ainsi, le 10 mars 2026, Human Rights Watch recensait « 17 cas de disparitions forcées ou de personnes portées disparues au cours de l’année dernière. […] Fin 2025 et début 2026, au moins cinq cas ont été transférés au parquet ou au parquet militaire. » Le média RFI signale quant à lui que 503 personnes sont détenues dans les locaux de l’Agence nationale de renseignements, du Conseil national de cyberdéfense et de l’État-major des renseignements militaires, « certaines privées de liberté depuis 2023, sans comparution devant un juge, sans assistance juridique et sans contact avec leurs proches ».
Je tiens à conclure cet article en citant les propos de Nicholas Haysom, Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies pour le Soudan du Sud, décédé ce mercredi 18 mars. En 2016, à propos de la situation en Afghanistan, il rappelait : « Un environnement médiatique libre, indépendant et sûr est essentiel. » Une exigence qui implique également un traitement médiatique impartial et exhaustif, conforme à la multiplicité des crises à documenter.

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